Sous le signe du drapeau noir : histoire et présence du jihad en Syrie

Posted on novembre 14, 2012

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« There are no atheists in the foxholes »

« Il n’y a pas d’athées dans les tranchées » – Cummings
(Baatan, Philippines, 1942)

Avertissement : des liens contenus dans l’article peuvent renvoyer vers des sites et/ou forums jihadistes ; j’ai choisi de ne pas mettre ceux qui renvoient vers les contenus les plus violents (en gras avec une étoile).

Sommaire :
I- Intro : Minoritaires, mais de plus en plus bruyants

II – Offensives armées, contre-offensive culturelle
. Une guerre contre les populations sunnites

. Une insurrection sunnite, et des combats qui renforcent la religiosité et ses symboles
. La question des financements extérieurs

III – Un terreau historique – l’islamisme armé en Syrie depuis 1975
. Al-Taliaa al-muqatila (1964-1982), la mère de tous les jihadistes
. Quand Damas frayait avec les jihadistes : le retour du boomerang
– 
La base de données de Sinjar : Al-Qaeda  et la Syrie
– De Nahr al-Bared à Damas, l’étrange trajectoire du Fatah al-islam libano-palestinien
– Les amnisties intéressées de Bachar al-Assad

IV- Les grands groupes jihadistes aujourd’hui
. Jabhat al-Nusra, l’ombre portée d’Al-Qaeda
. Ahrar al-Sham, la petite armée
. Liwaa al-Umma, la « légion étrangère libyenne »

V –  Entre deux eaux : des katibas islamistes dans l’Armée syrienne libre
– Souquour al-Sham
– Kataeb al-Farouq

Post-sciptum : Liwaa al-fourqane sur le baril de poudre du Golan
Post-scruptum 2 : Les groupes d’Alep de Jabhat al-Nusra, Ahrar al-Sham et kataeb al-Tawhid annoncent un accord en vue de l’établissement d’un Etat islamique et rejettent la Coalition nationale syrienne (18/11/2012)

« Aidez-nous ou nous nous allierons avec Al-Qaeda. Nous ne voulons pas d’eux ici, mais si personne ne nous aide, nous nous tournerons vers eux », déclarait début août Abou Amar, un chef de la brigade islamiste Al-Tawhid, déjà peu farouche à l’égard des formations les plus radicales (ce qui, nous le verrons, ne s’est pas arrangé depuis), peu après l’entrée de ses forces dans Alep.

Le coup de gueule d’un rebelle alors exaspéré par l’afflux au compte-gouttes de munitions et d’armes en provenance de l’extérieur ? Ou le simple constat que certains ont l’air mieux servis d’autres ?

Deux mois plus tard en tout cas, un rapport confidentiel américain déterré par le New York Times affirme que ce ne sont pas les armes qui manquent ; elles sont bel et bien livrées aux insurgés, par l’Arabie Saoudite et, surtout, le Qatar, mais elles atterrissent  dans les arsenaux des groupes les moins fréquentables… « Les groupes de l’opposition qui reçoivent la majorité de l’aide létale sont précisément ceux que nous ne voulons pas voir mettre la main dessus », déclare ainsi un officiel anonyme. Et de pointer le manque total de transparence autour de ces livraisons d’armes et l’absence de contrôle sur les groupes qui les reçoivent. La conclusion vire à l’angoisse : la peur que les jihadistes, mieux armés, soient en position de force dans le cas d’un conflit pour le contrôle du pays après la chute du régime d’Al-Assad.

Les jihadistes purs et durs sont minoritaires, ne représentant, selon les estimations les plus communément admises, que 10% des effectifs d’une rébellion armée qui compte entre 40 000 et 70 000 hommes en armes. Mais on commence à les retrouver sur les lignes de front les plus sensibles du pays. De la frontière turque, où les drapeaux noir et blanc du Califat accueillent le visiteur au poste de Bab al-Hawa, « cogéré », par la brigade Al-Farouq et les radicaux d’Ahrar al-Sham, à la bataille stratégique de Maarat al-Noaman, verrou contrôlant l’accès à Alep depuis le centre et le sud du pays ( et dont dépend à terme le sort de la garnison du régime défendant la grande agglomération du nord) , où les combattants d’Ahrar al-Sham, toujours, bien armés, font désormais partie du paysage et du dispositif rebelle – comme à Salaqib, Al-Houla…  Dans, et autour d’Alep, c’est Jabhat al-Nusra – une quasi-franchise d’Al-Qaeda dont la marque de fabrique médiatique est l’attentat-suicide à la voiture piégée, qui s’incruste sur le champ de bataille. Après ceux de Deiz ez-Zor, du nord de Hama et de la région de Homs, son premier bastion. Transprovinces aussi, la division Al-Haq, dirigée par un vieux routier de l’islam radical syrien, Abderahmane Suways, issu du Hizb al-Tahrir… On pourrait faire un inventaire à la Prévert de tous les groupes ou sous-groupes en activité sur le sol syrien (nous reviendrons dans le détail sur les principaux) et sur leur capacité déconcertante à s’y mouvoir. Il reste, que, bien que divisés en maintes chapelles concurrentes – même s’il leur arrive de coopérer -, les jihadistes semblent être entrés dans une dynamique ascendante, en tant que force militaire, mais aussi par leur impact culturel vis-à-vis du reste du mouvement rebelle dont de plus en plus de factions adoptent, si ce n’est le discours, du moins les codes.

Offensives du régime, contre-offensive culturelle

Nous sommes fin octobre à Homs, le général Issam Zahreddine, bras dessus, bars dessous avec ses sbires de la Garde républicaine, parade dans les rues du quartier de Qarabees et pousse la chansonnette : « On légalise la mort des sunnites » – Un exemple dérisoire, s’il en faut, des moeurs de la très « nationale » Armée arabe syrienne et du soi-disant régime laïque d’Al-Assad.
Exemple dérisoire mais effet miroir ; si les images de jihadistes circulent à foison, celles, non officielles, des troupes du régime, moins. Sauf, qu’on ne peut bien voir les premières en oubliant les secondes, qui les ont précédés dans le film des abîmes syriennes.

Flashback, printemps 2011. En ces temps-là, dans le sillage de la province de Deraa, des dizaines de milliers de manifestants bravaient les balles aux quatre coins du pays ; des Kurdes manifestaient en solidarité avec Hama, des Druzes organisaient des sit-in à Sweidiya pour que cesse la répression à Homs ; on défilait à Tartous, en pays alaouite, au nom des libertés publiques. Il était question d’un pays uni (« Wahed, wahed, wahed, el chaab al-souri wahed » « un, un, un, le peuple syrien est un », scandait-on dans les rues), des revendications « pas claires » comme dit le Front al-Nusra aujourd’hui…) la clique de Bachar al-Assad était dénommée « nidham » – régime – et non « taghiya », apostats, comme on entend aujourd’hui; de drapeaux, il y avait l’officiel d’alors, puis, sans doute par prisme libyen, l’ancien emblème de la Syrie pré-baasiste fut adopté, brandi aux côtés de ceux de l’Egypte, Tunisie, Turquie. Mais pas, ou peu, de traces des emblèmes blancs ou noirs siglés « Il n’y a de Dieu qu’Allah »…
Il y a bien eu un printemps syrien, essentiellement citadin (hormis Deraa), quand il n’y avait pas encore 30 0000 victimes, avant que Bachar al-Assad n’achève de faire sortir le djin confessionnel de sa théière et que  le pays ne soit  déchiré par un conflit militaire protéiforme.

La révolte syrienne, née de revendications démocratiques et sociopolitiques, s’est ainsi aussi muée en guerre civile, par bien des aspects confessionnelle, en raison du comportement, depuis bientôt deux ans, de la dictature assadiste ; mais aussi de l’environnement international, car la guerre civile syrienne est aussi une guerre sous influence.

L’ultramajorité des victimes sont tombées dans des régions sunnites :

Au 5 novembre 2012, 32 894 personnes avaient trouvé la mort dans le pays, dont 28 300 civils. Et force de constater que l’on n’est pas égaux devant la mort selon où l’on habite… et donc, sa confession :  la première des dynamiques confessionnelles du conflit est celle des enterrements : 6 921 personnes ont par exemple été tuées dans le gouvernorat de Homs, à majorité sunnite, contre 51 dans celui voisin de Tartous, alaouite ; 1972 personnes ont été tuées dans le gouvernorat de Damas, 6305 dans celui de la campagne de Damas (Rif Dimashq), 3 053 dans celui de Deraa, le gouvernorat à majorité de druze de Sweida, qui leur est frontalier, n’a connu que 25 victimes. Plus au nord, 4 599 personnes ont été tuées dans le gouvernorat d’Idlib, 3 800 dans celui d’Alep, 2696 dans celui de Hama, quand celui de Lattaquié (mixte alaouite, chrétien et sunnite) qui les borde à l’ouest, n’a à déplorer « que » 614 morts.

L’insurrection est devenue, de fait, sunnite, et les combats ont renforcé la religiosité et ses symboles

Les figures de l’opposition en exil issues de minorités religieuses souvent mise en avant – les chrétiens George Sabra (élu président du CNS), Michel Kilo… -, tout comme les forces politiques traditionnelles – dont les directions étaient aussi à l’extérieur – et les figures de la société civile se sont retrouvées de fait marginalisées par la militarisation de la crise. La majorité des combattants armés sont sunnites, souvent issus des zones rurales, périurbaines ou banlieues des grandes villes – les perdants de la Syrie des Al-Assad – des gouvernorats où se concentrent les violences.

La rébellion qui, au départ, s’était armée dans une perspective et dans une dynamique d’autodéfense face aux forces de sécurité comprend aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de combattants répartis dans 250 à 350 groupes armés : des katibas, « brigades », qui se sont constituées sur une base essentiellement territoriale et sans base idéologique particulière ou définie. Les noyaux jihadistes qui ont essaimé, à part, étaient très minoritaires. Le vocabulaire employé était  même, au départ (comme nous le verrons plus bas avec l’exemple des brigades Al-Farouq de Homs), du ressort du registre nationaliste. Ce n’est qu’à partir de l’hiver 2011 que l’imagerie religieuse, voire islamiste, a commencé à gagner en visibilité. Un marqueur identitaire, et donc sectaire, avant d’être idéologique. Comme un dénominateur commun, culturel et historique des combattants et une source de réconfort spirituel en temps de guerre.

Le journaliste libano-américain Nir Hosen, l‘un des premiers à couvrir l’insurrection sur le terrain, avait même perçu, au début de l’année, une certaine défiance des militants armés sur le terrain envers les Frères musulmans et les propositions d’aide intéressée venant d’autres pays arabes, craignant d’être manipulés, tout en relevant une montée de la pratique religieuse parmi ces hommes. Ce qui leur donnait foi, courage et des éléments de « discours ». Dans cette région conservatrice, l’irruption de la guerre n’a fait qu’encourager ce refuge dans la religion et ses éventuelles dérives. Et encore plus l’identité de l’agresseur : le régime baasiste, issu de la minorité alaouite (et déjà, à ce titre, honni par les sunnites rigoristes), et allié à l’Iran… Un régime qui, pendant des mois, a pu massacrer en toute impunité des civils, et face à  une opposition menant, au départ, un combat solitaire et sans armes.

Dès lors, tout militant extrémiste pouvait légitimement espérer n’avoir qu’à se baisser pour ramasser quelques fruits. D’autant que Bachar al-Assad a opportunément  lâché dans la nature  les plus dangereux d’entre eux dans le cadre d’amnisties et d’ouverture politique (sic) – et surtout dans le souci de jouer la carte islamiste et d’effrayer l’Occident – en deux temps, au printemps 2011, avec notamment Abderahmane Suways, qui, comme on l’a vu plus haut ne s’est pas contenté de rentrer chez lui pour y cultiver son potager (aux dernières nouvelles, il fait le coup de feu à Homs) et en février 2012 en libérant des dizaines de jihadistes, dont Abu Mussaab al-Suri, le cerveau supposé des attentats de Londres en 2005. (lire chapitre III).

La question des financements extérieurs :

Hormis les Etats-Unis et la France, qui, officiellement, se contentait encore mi-novembre d’apporter une aide financière aux structures civiles des zones libérées dans l’attente d’une levée de l’embargo sur les armes en faveur de la Coalition nationale syrienne, les pays qui offrent un soutien logistique, financier et militaire aux rebelles syriens sont sunnites : Qatar, Arabie Saoudite et, bien qu’étant un Etat d’une nature différente : la Turquie. Autres filières non négligeables d’aide : celles des personnalités et organismes privés des pays du Golfe; ouvertement islamistes ceux-là, et qui, tout naturellement, atterrissent dans des mains… islamistes. Un homme d’affaires et financier syrien avertissait mi-août dans The Guardian : « Les commandants des Katibas font allégeance à qui les prend en charge […] les sources de financements de la diaspora syrienne n’étant pas unifiées ; l’argent va de main en main, se perd… il n’y a donc pas d’unification sur le terrain ».

Une exception : les Etats, et surtout, l’Arabie Saoudite – dans un affrontement par procuration avec l’Iran –  et le Qatar, émirat qui rêve d’« incarner ainsi le wahhabisme du XXIe siècle », et dont l’argent va de façon disproportionnée dans les poches des jihadistes salafistes : « Les systèmes les plus organisés sont gérés par des groupes islamistes extrémistes, ils ont le plus d’armes et de munitions, et ils obtiennent leur argent à partir d’une source unique [contrairement aux autres]. » Julien Barnes-Dacey, un expert au Conseil européen des relations étrangères, va plus loin : « Si les Saoudiens et les Qataris perdent la main sur les groupes qu’ils soutiennent, il y aura de grandes chances de retour de flamme. «  « Blowback », le terme est une référence au soutien américain aux groupes jihadistes luttant contre les Soviétiques en Afghanistan… qui plus tard ont permis l’émergence d’Al-Qaeda.

Entre les craintes américaines, l’incapacité chronique – dans l’attente de voir concrètement ce que donnera la Coalition nationale créée à Doha – de l’opposition politique et armée « modérée » à s’unir et la multiplication des groupes et acteurs locaux sur le terrain, il n’est pas dit que des moyens, même plus conséquents, mis à la disposition des combattants « nationalistes », soient plus efficaces que ceux dont disposent les jihadistes sans une rationalisation des structures de commandement politiques et militaires. Un contraste, quant à la fluidité des financements, que résume bien un combattant d’Ahrar al-Sham de la province d’Idlib dans une interview au Time Magazine : « L’ASL a plus de moyens que nous sur le papier, mais ce qu’ils perçoivent reste en Turquie et n’arrive pas aux révolutionnaires ici. Nous, quand nos soutiens nous envoient 100 livres, on a 100 livres. »

la montée en puissance de l’idéologie salafiste est évidemment  à situer dans ce contexte particulier de guerre civile, mais elle a aussi rencontré terreau historiquement fertile, car l’islamisme politique comme sa composante armée ne sont pas un corps étranger venu se greffer à la révolution syrienne ces dix-huit derniers mois. Ils ont une histoire, presque un demi-siècle d’opposition, d’affrontements, d’insurrections avortées et de manipulations du régime syrien.

L’islamisme armé en Syrie depuis 1975 :
Al-Taliaa al-mouqatila, la mère de tous les jihadistes


Il y a trente ans, une première insurrection islamiste : Longtemps symbole de la barbarie du régime, le martyr de la ville de Hama, en 1982, a marqué par un massacre – 10 000 à 20 000 morts –  la fin d’un affrontement armé entre les Frères musulmans syriens, débordés par des structures plus radicales, et l’Etat bassiste.

Cette séquence insurrectionnelle donnera lieu à une fracture entre islamistes modérés et radicaux, encore prégnante aujourd’hui. Fracture politique, bien sûr, mais aussi régionale ; les régions d’Hama et d’Alep – qui ont toujours été historiquement plus conservatrices – serviront de berceau et de fief aux éléments les plus radicaux, en conflit avec les « politiques »,  tenants d’une stratégie plus modérée, dont les leaders étaient à Damas.

A sa création, la branche syrienne de la confrérie cherche surtout à investir le champ social – actions caritatives, daawa (bonne parole) et éducation visant à inculquer des valeurs musulmanes « saines » à la population, à l’image de sous cousines dans les autres pays du monde arabe. Le coup d’Etat baassiste de 1963 va rapidement changer la donne, la consacrant d’abord comme principale force d’opposition au régime, la radicalisant ensuite. L’interdiction de la confrérie, en 1964, va rapidement conduire à des mouvements de protestation et de désobéissance civile qui vont culminer dans les années 1975-1976 en un climat insurrectionnel.

Entre-temps, sous le coup de la répression, la confrérie est aussi la proie à de sérieuses secousses internes. Qui conduisent en 1972 à un affrontement entre une aile modérée dite de Damas, donc, dirigée par Issam Attar, et celle, plus radicale, dite d’Alep-Hamma, emmenée par Abdelfattah Abu Ghouda, partisane d’un durcissement idéologique accru et d’une confrontation avec le régime.

Cette fracture au sein de la confrérie, il y a trente ans, n’a pas fini de modeler le paysage syrien. Le nord et le nord-ouest du pays sont depuis cette époque des bastions d’un conservatisme sunnite culturellement attisé par cette fameuse aile radicale des Frères musulmans, qui a su profiter d’un terreau fertile : région rurales (hormis les agglomérations, à l’époque non dotées de l’hinterland « rurbain » actuel d’Alep, par exemple, fruit du développement et de l’exode rural), pauvres, délaissées et méprisées par le régime…

Marwan Hadid

Apparaît d’ailleurs au grand jour, début 1975, l’Avant-garde combattante (Al-Taliaa al-mouqatila), des cellules organisées sous la férule d’un Hamaoui, Marwan Hadid – qui dirigea une tentative de soulèvement à Hama, en 1964, qui s’acheva par la destruction de la mosquée centrale et des dizaines de morts – qui va rapidement agréger autour de lui des militants de l’aile de Hama-Alep pressés d’en découdre avec le régime, au point que son organisation sera rapidement considérée comme un courant des Frères musulmans et plus tard, et à tort, leur branche armée – Même si les deux organisations ont de fait tisser des liens naturels et que le groupe de Hadid a bénéficié de l’infrastructure de la confrérie.
Al-Hadid, après la répression de 1964, est persuadé que les Frères musulmans ont failli et qu’il faut une avant-garde militante aux avant-postes du combat contre le régime et qu’il a la capacité de servir d’aiguillon et d’entraîner la base de la confrérie avec lui. Il recontextualise à la sauce wahabite la nature du régime de Hafez al-Assad: le pouvoir de la clique alaouite ne serait qu’un héritier des Qarmates, une secte ismaéliste et ordre militaire millénariste  qui avait combattu le califat abasside au Xe siècle et  est responsable du sac et du pillage de La Mecque en 930, bref l’alpha et l’oméga de la fitna, notion musulmane désignant le désaccord et la sédition, et qui met à l’index depuis que  l’islam existe en tant qu’entité politique tous les schismes et par, extension, toutes les tendances non-sunnites.  Bref, cette première opposition radicale au régime baasiste pose les facteurs religieux et confessionnel comme ligne de rupture. Et elle se distingue dès le début par son refus de tout dialogue avec les forces politiques non-islamistes (lire plus bas).
En tout état de cause, la mort, dans les geôles d’Al-Assad, du fondateur d’Al-Taliaa, vers la fin 1975-début 1976, ne fera que précipiter  un passage à l’acte… D’autant que plus que le régime est enlisé militairement à cette époque au Liban, et que les islamistes syriens bénéficient d’un soutien des Moukhabarat de l’Irak voisin et ennemi.  Suivent trois années d’escarmouches qui vont déboucher une confrontation d’ampleur entre Al-Taliaa, Frères musulmans et le régime à partir de 1979.

Le 16 juin, 83 cadets de l’école d’artillerie d’Alep sont massacrés par Al-Taliaa, une opération dirigée par Adnan Aqla, qui deviendra plus tard le leader du groupe. Un massacre qui ouvre une séquence de deux années d’attentats et de guérilla urbaine dans les villes du centre et du nord du pays. A Alep, entre 1979 et 1981, 300 fonctionnaires, militaires, universitaires ou religieux alaouites sont tués par des groupes armés, qui « innovent » en ayant recours à des attentats à la voiture piégée.

Le 8 mars 1980, à l’occasion du 17e anniversaire du parti Baas, les grandes villes sont paralysées par une grève générale et des manifestations qui dégénèrent en affrontements. Le régime va alors réagir en envoyant des dizaines de milliers de soldats écraser la révolte dans le nord. Avec, à la clé, une série de massacres : Jisr al-Shoughour (9 mars, 200 morts), en réponse à un raid d’islamistes contre un village alaouite, Souq al-Ahad à Alep (13 juillet, 192 morts), Al-Masharqah, à Alep, (11 août, plus d’une centaine de morts), et enfin le massacre d’Aqyol, toujours à Alep, avec l’exécution de 2 000 jeunes… Au mois de septembre, l’insurrection est défaite dans la région d’Alep. Entre-temps, le régime a exécuté 1 152 Frères musulmans détenus dans la prison de Palmyre, le 17 juin. Dès lors, l’armée et les forces de sécurité vont se retourner vers le deuxième bastion des Frères musulmans : Hama.

Au niveau politique, Al-Taliaa al-mouqatila, durant l’année 1981, tente de réconcilier, si ce n’est de refédérer les deux ailes de la confrérie,  Hama-Alep et Damas. Cette dernière, semble un temps donner son accord au principe de la lutte armée et soutenir logistiquement ses frères du Nord par « nécessité d’autodéfense », d’abord, et ensuite parce qu’elle pense, en cette année 1981, que le régime est malgré tout aux abois et que son noyautage de l’armée va porter ses fruits. Sauf que rapidement, les deux tendances vont à nouveau diverger, les « politiques » travaillant en même temps à la constitution d’une coalition large avec les autres forces de l’opposition, dont la gauche. Les Frères musulmans (l’aile de Damas était majoritaire) finissent par se dissocier d’Al-Taliaa, qui multiplie alors les attentats à la bombe à Damas, au moment où s’approche l’épilogue de l’affrontement entre islamistes et régime, à Hama. Les Frères estiment, après le démantèlement de  leurs cellules dans l’appareil sécuritaire et l’éloignement de la perspective d’un putsch, que l’affrontement armé perdu et dénonçent l’aventurisme d’Al-Taliaa. Trente après, le ressentiment de la confrérie à l’égard des militants les plus radicaux demeure, en témoigne l’interview donnée par leur contrôleur général, Mohamad Farouk Tayfour, au quotidien Al-Hayat, le 18 janvier 2012, rappelant que « nous avions condamné le massacre de l’école d’artillerie, qui n’a pas été commis par l’un des nôtres », il revient sur Hama : « Al-Taliaa s’était préparée à une confrontation militaire, mais nous avons pensé que c’était une erreur. C’est Adnan Aqlah qui a entraîné la ville dans la confrontation,  qui [a suscité] une réponse à la violence du régime et de la colère. Mais je vous assure que la décision de la confrérie était d’épargner à la ville un massacre. Nous avons considéré cette confrontation comme un échec […] . Le régime avait prévu le massacre, et Al-Taliaa  ne voyait pas la situation telle qu’elle était.  »
Ce que corrobore l’excellente étude de Nora Benkorich par dans la Vie des idées (« Hama, trente ans après le massacre »), qui cite Adnan Saad Eddin, membre de la direction des Frères, répondant à une demande désespérée d’aide du chef d’Al-Taliaa de Hama  : « Je préfère ne pas être aimé par [la plupart] d’entre vous plutôt que d’avoir pris le risque de vous envoyer à l’abattoir.»

Le 3 février au matin, une patrouille de l’armée tombe dans une embuscade dans Hama et; très vite, c’est l’escalade, la ville, déclaré libérée par les islamistes (après l’exécution de 70 à 100 notables par un tribunal islamique), sera assiégé et méthodiquement pilonnée et détruite et nettoyée par plus de 12 000 soldats loyalistes pendant trois semaines. Une tactique qui rappelle celle, plus près de nous, utilisée contre certains quartiers de Homs en février-mars 1982. Al-Taliaa al-mouqatila sera rayée de la carte. Quand aux Frères musulmans, toutes tendances confondues, ils vont être poursuivis et méthodiquement démantelés par les Moukhabarat dans les mois et années qui suivent.

Les Frères musulmans ne sont jamais remis de l’insurrection de 1975-1982, ne parvenant plus à reconstituer une infrastructure politico-organisationnelle dans le pays comparable à celle qu’ils avaient mis en place avant Hama, devenant de fait, une opposition en exil. Ce qui explique en grande partie le fossé qui sépare actuellement la confrérie des autres groupes politiques et militaires actifs sur le terrain.

Le vide politique – dans l’espace islamiste – créé par la faiblesse de ce courant sur le terrain a également sans doute faciliter et aider les autres courants islamistes à se développer et prospérer plus facilement dans le cadre du soulèvement actuel, voire une revanche posthume d’Al-Taliaa al-mouqatila… dont les survivants, tout comme les ex-Frères musulmans qu’ils avaient entraîné dans leur sillage, n’ont sans doute jamais pardonné à la confrérie sa « trahison » lors du massacre de Hama. On peut même, à se sujet, oser voire dans les groupes jihadistes actuels une sorte d’Al-Taliaa al-mouqatila-bis, dans leur radicalisme et refus de collaborer avec les forces politiques traditionnelles.

« La bataille pour un Etat démocratique n’est pas notre problème, nous nous battons pour un Etat islamique.  Nous sommes contre des élections, les hommes n’ont aucun droit à se gouverner, ils doivent se placer sous les ordres de Dieu […] Nous préférerions encore nous allier avec le régime qu’avec des partis politiques [sous-entendu démocrates], avec eux, nous n’aurons jamais d’Etat islamique. »

Un dirigeant d’Al-Taliaa al-mouqatila à Chris Kutschera pour The Midlle East Magazine

Damas utilsant des jihadistes… ou le retour du boomerang

Si le régime s’est toujours efforcé de traquer et de combattre avec acharnement « ses » islamistes, il n’en a pas toujours été autant quand il s’agissait des autres, qui lui ont souvent servi d’arme de politique étrangère. Mettons de côté la longue saga des mouvements palestiniens pro-Damas, le Hezbollah… qui aujourd’hui ont dans l’ensemble mis leurs distances avec Damas  pour retrancher deux cas précis où l’instrumentalisation de groupes jihadistes par Al-Assad a fini par se retourner contre lui.

La base de données de Sinjar : quand  Al-Qaeda en Irak cartographiait la Syrie… grâce aux volontaires arabes que Damas laissait transiter par son territoire…

Depuis les débuts de son occupation militaire de l’Irak, en 2003, Washington n’a cessé d’accuser Damas de soutenir l’insurrection contre ses troupes en laissant transiter armes et volontaires sur son territoire, voire en organisant directement leur transfert dans le nord et l’ouest de du pays. Le département d’Etat et l’armée américaine pointant régulièrement des liens entre les services syriens et des réseaux al-qaedistes actifs dans les provinces sunnites irakiennes, longtemps (du moins jusqu’aux années 2005-2010) bastions de jihadistes locaux et internationaux. Inutile de s’étendre plus sur le sujet. Plus intéressent, si l’on ose dire, sont les effets « pervers » de cette politique à l’aune des événements actuels : l’arrivée non négligeable sur le territoire syrien d’hommes en provenance de l’Irak voisin venus prêter main-forte aux insurgés : parmi eux, des Syriens, plusieurs dizaines (sur les quelques centaines) à avoir combattu les forces américaines, des Irakiens, Yéménites…  une nouvelle terre du jihad bienvenue alors que les islamistes armés sont en grande difficulté sur le terrain irakien.

Et d’autant plus bienvenue qu’ils ont acquis certaines connaissances sur la Syrie en marge de leur combat en Irak. C’est le deuxième effet de l’arroseur arrosé. Car ce qu’ignorait le régime de Damas (et il ne devait pas beaucoup s’en préoccuper alors), c’est que les jihadistes en transit chez lui tout comme ceux qui les réceptionnaient de l’autre côté en ont aussi profité – directement ou par souci de sécurité, nous allons le voir – pour « parfaire leurs connaissances » sur la Syrie. Très bonne illustration de ce phénomène : la singulière affaire dite des fichiers « Sinjar ».

La base dite de Sinjar est une base de donnée faite à partir de documents capturés dans cette ville du Nord Irakien en 2007 – et partiellement déclassifiée et rendue publique par le Combating Terrorism Center de West Point – Elle décrit sous un nouveau jour cette Syrie « terre de passage des combattants d’Allah ». Et éclaire bien cet effet boomerang à venir, l’expertise acquise par les réseaux jihadistes sur le pays d’Al-Assad  (à commencer par comment s’y mouvoir…).

Prudents, le Conseil de la Shura des Mujahidin et l’Etat islamique d’Irak soumettaient en effet les volontaires arabes qui les rejoignait à de véritables interrogatoires et retraçait leur parcours ; les chefs jihadistes ont pu ainsi se constituer une véritable petite base de données sur les réseaux, trafiquants et individus « amis » ou pas, de l’autre côté de la frontière.

En 2006 et 2007, par exemple, ce ne sont pas moins de 600 « profils » de combattants étrangers venus en Irak qui sont établis. 42% ont cité un « contact » en Syrie ; beaucoup d’autres « au moins plusieurs ». Les « interrogateurs » semblent particulièrement curieux, ou méfiants, demandant aux volontaires de décrire physiquement leurs contacts, les tarifs demandés, l’impression générale laissée au combattant… L' »administration » des katibas irakiennes a ainsi pu ainsi se faire une bonne idée des filières, efficaces ou non, mises en place en Syrie. Le tout ajouté aux liens et relations tribales et familiales entre grandes familles irakiennes et syriennes des deux côtés de la frontières.

Cinq ans plus tard, quand il s’est agi d’aller prêter main-forte aux « frères » syriens aux prises avec Bachar al-Assad, certains n’ont pas dû avoir beaucoup de mal à franchir la frontière. Nombre d’informations essentielles pour un voyage confortable devaient être proprement consignées dans leurs petits carnets de notes…

De Nahr al-Bared à Damas, la curieuse saga du Fatah al-Islam libano-palestinien

Shaker al-Abssi

Ce mouvement salafiste armé palestinien  créé en novembre 2006 – et rejoint par d’autres volontaires arabes –  fut à l’origine de la bataille du camp palestinien de Nahr al-Bared, entre le 20 mai et le 7 septembre 2007 – les combats internes les plus violents qu’a connus le pays du cèdre depuis les années de guerre civile (1975-1990). Issu d’une scission du Fatah-Intifada – dit groupe Abou Moussa. Un groupe lui-même déjà issu d’une scission du Fatah de Yasser Arafat, en 1983, à l’instigation de la Syrie – hormis chez Ariel Sharon, la haine obsessionnelle de Hafez al-Assad envers le dirigeant palestinien n’avait pas d’équivalent -, Fatah al-Islam fut fondé et dirigé par Shaker al-Abssi, une vieille connaissance de Damas. Al-Abssi fut en effet emprisonné par les Syriens vers 2004 après s’être livré à du trafic d’armes entre la Jordanie et la Syrie et avoir, semble-t-il, tenté de lancer des opérations armées contre les Israéliens sur le plateau du Golan. Avant d’être « libéré » d’une façon « inexpliquée » en 2005, date à laquelle il rejoint… l’Irak combattre les Américains, et où il fraye avec Abou Moussab al-Zarqaoui, chef d’Al-Qaeda au pays des deux fleuves. Et ce alors même qu’il aurait été impliqué dans l’assassinat du diplomate américain Laurence Foley à Amman en 2002 et condamné à ce sujet à mort par contumace par la justice jordanienne. Il ne sera évidemment jamais extradé par Damas…

On retrouve donc Shaker al-Abssi comme par magie au Liban en 2007, où on lui prête une double attaque à la voiture piégée à Al-Aqla, dans le nord de Beyrouth, le 13 février, qui fera 3 morts. Avant, qu’en mai 2007, il prenne le contrôle du camp palestinien de Nahr al-Bared près de Tripoli… Bilan : trois mois de combat, 222 militants islamistes, 160 soldats libanais et 42 civils tués. Nombre de jihadistes se seraient infiltrés dans le camp via la Syrie ou l’entremise de factions libanaises pro-syriennes, si l’on en croit les soupçons des Forces de sécurité intérieures libanaises, le seul corps de sécurité du pays ayant toujours échappé au contrôle des alliés de Damas et dont le chef en 2012, Wissam al-Hassan, a été tué le 20 octobre dans un attentat à la voiture piégée qui porterait la signature des Syriens.

En 2007, son prédécesseur à la tête des FSI, le général Ashraf Rifi, accuse ouvertement, dans un câble à l’ambassadeur américain à Beyrouth Jeffrey Feltman, le régime de Damas d’être derrière le Fatah al-Islam en s’appuyant sur des interrogatoires de prisonniers et des informateurs confirmant la connexion syrienne, entre autres…

Les Syriens, selon les promoteurs de cette thèse, se seraient appuyés et auraient utilisé sur Fatah a-Islam comme un moyen de chantage pour faire échouer l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri, ou du moins pour clairement signifier, par l’intimidation, au  tribunal international qu’il n’avait pas intérêt à venir leur chercher des poux dans la tête.

Toujours est-il que l’affaire du Fatah al-Islam va connaître un premier dénouement assez mystérieux. Les dirigeants du groupe vont d’abord, pour la plupart, réussir à s’exfiltrer du camp palestinien peu de temps avant sa chute. S’en suit un  silence radio qui dure… jusqu’au 27 septembre 2008 et l’explosion d’une voiture piégée à Damas qui tue 17 personnes dans un quartier chiite. Au terme d’une enquête express, les autorités syriennes mettent la main sur les poseurs de la bombe : 10 militants du Fatah al-Islam, dont la propre fille de Shaker al-Abssi, Waffa… auteurs d’une confession devant les caméras de la télévision syrienne (photo).

Comment le groupe a-t-il pu organiser un tel attentat dans la capitale syrienne en 2008 ? Mystère. Les membres du Fatah al-Islam se seraient-ils vengés en se retournant contre leurs anciens « alliés », estimant avoir été trahis au Liban à Nahr al-Bared ? Nombre de questions resteront sans réponse. Quand à Shaker al-Abssi, il meurt – opportunément ? – en octobre lors d’un accrochage avec les forces de sécurité syriennes.

Ses anciens camarades sauront en tout cas se rappeler au bon souvenir de Bachar al-Assad à partir du printemps de 2012 en apportant leur soutien à l’un des groupes jihadistes en lutte avec le régime syrien : Jabhat al-Nusra.

 Les amnisties intéressées de Bachar al-Assad

Abu Mussaab al-Souri

Le 15 janvier 2012, dix mois après le début la révolte syrienne, le régime annonce une amnistie : le décret législatif 10/2012 stipule ainsi qu’elle  est octroyée pour « la totalité de la peine s’agissant des crimes mentionnés par les articles 285, 286, 287, 291, 294, 307, 308, 327 et 328 du code pénal de 1949″, « la totalité de la peine concernant les crimes figurant dans le décret législatif 54/2011 qui encadre le droit de manifester de manière pacifique ».  L’effet d’annonce et le charabia juridico-répressif qui le suit vont masquer l’un des coups fumeux dont Damas a le secret. Car l’ amnistie va concerner des gens fort éloignés des événements : des dizaines de jihadistes. A commencer par le plus symbolique d’entre eux, Abu Moussaab al-Souri, sorti des geôles à la même période. Il avait été  arrêté au Pakistan en novembre 2006, avant d’être livré par la CIA aux autorités syriennes. Ancien d’Al-Taliaa al-mouquatila de 1976 à 1982. Il rejoint après l’Afghanistan, où il sert même de sorte d’attaché de presse à Oussama ben Laden avant le 11 Septembre, permettant à des reporters occidentaux d’accéder au chef. Soupçonné d’avoir « eu l’idée » des attentats londoniens et d’avoir conseillé Al-Zarqawi, chef d’Al-Qaeda en Irak, il est surtout l’un des théoriciens du self-jihadisme, le passage à l’acte individuel, eu Europe notamment. Une théorie qu’il exposa longuement dans un manifeste publié en ligne peu avant son arrestation : Appel à une résistance islamique globale. 

Pour Yasser al-Siri, directeur de l’Islamic Observation Center, cité alors par TheArabDigest.com, « le régime [cherchait] peut-être à islamiser la révolution, pour l’écraser de l’intérieur. » Ou à clairement signifier aux Occidentaux qu’il était prêt à relâcher dans la nature tous ceux qui seraient susceptibles de les combattre, sur l’air d’après moi le déluge. Si l’on n’a pas de nouvelles, depuis, d’Abu Moussab al-Souri, il est peu probable que ses condisciples aient regagné leur pénates – à l’image du chef de Liwaa al-Haq (lire plus haut). Combien sont-ils à se battre aujourd’hui sur les différents fronts du conflit syrien ?

Les groupes jihadistes sur le terrain

Jabhat al-Nusra : l’ombre portée d’Al-Qaeda

« Pour l’amour de la révolution, il faut détruire ce groupe […] ou ils vont faire ce qu’on fait les bolcheviks en Russie : exterminer les autres révolutionnaires. » Le site Yalla Souriya.

C’est sans doute l’un des deux groupes les plus dangereux  pour la stabilité d’une Syrie post-Al-Assad.
Le Front al-Nusra proclame sa naissance, via une vidéo postée sur un forum jihadiste le 24 janvier 2012. Une « Déclaration au peuple de Syrie de la part des mujahidin de Syrie sur les champs de bataille du jihad ».  Son chef autoproclamé, Al-Fatih Abou Mohamed al-Golani – une référence claire au plateau du Golan, dont une partie est occupée par Israël depuis 1967 – y annonce la constitution du Front d’al-Nusra, membre de « l’insurrection musulmane », dont « les combattants affluent des fronts du jihad ». Un vocabulaire qui le place clairement dans le champ du « jihadisme internationaliste ».

Au début, beaucoup, dans les milieux de l’opposition, doutent de l’existence même du groupe, y voyant une manipulation, une créature des Moukhabarat du régime. Assez rapidement, pourtant, le nouveau venu jouit d’une certaine popularité dans la communauté jihadiste mondiale, avec, notamment, l’entrée dans la boucle, du cheikh Ousama al-Shihabi (photo), alias Abou Zahra al-Zoubaidi, chef du Fatah al-Islam palestino-libanaisgim -qui, pour le coup connaissaient bien le régime (lire plus haut) –  qui lui donne son onction et appelle les jihadistes à le rejoindre. Le chef jihadiste libanais donnait par ailleurs régulièrement de la voix depuis l’automne 2011 sur des forums tels Hanein*, Ansar al-Mujahideen* ou Al-Massada*, appelant salafistes et jihadistes à prendre les armes, se coordonner et commencer à établir la charia en Syrie.

Les cellules d’Al-Nusra lancent des opérations à travers le pays, avec une signature : l’attentat suicide. Deux voitures sont lancés contre un immeuble des forces de sécurité à Alep le 10 février ; le 17 février, ce sont les renseignements de l’armée de l’air à Damas qui sont visés…

Le groupe va aussi recevoir le soutien d’idéologues jihadistes influents et populaires, dont cheikh Abou al-Mundir al-Shinqiti. 

La présence du groupe va aussi se faire sur le terrain, plus conventionnel, du harcèlement et des opérations de guérilla contre les forces du régime avec le recours de plus en plus intensif, à partir du printemps, aux mines artisanales télécommandées (IED) visant les convois de l’armée. Il semblerait d’ailleurs que la montée en puissance et en professionnalisme du mouvement sur l’axe Al-Qusair-Homs-Maarat al-Noaman est allée de pair avec une jonction entre le noyau initial, stricto sensu syrien, regroupé autour d’Al-Golani, et des cadres jihadistes expérimentés, palestiniens et libanais, issus du Fatah al-Islam après l’appel d’Al-Shihabi.

En avril, les forces de sécurité syriennes, annoncent la mort d’Abdelghani Ali Jowhar, militant du Fatah al-Islam recherché au Liban, à Al-Qusair, qu’il avait rallié avec une trentaine d’hommes. Une mort confirmée par Al-Shihabi. A la même époque, des sources militaires libanaises annoncent qu’un cadre d’Al-Qaeda, Tawfiq Taha – commandant des brigades Abdullah Azzam, et 6 autres membres du Fatah al-Islam, ont quitté le camp palestinien de Aïn al-Hilwé, près de Sidon, et se sont infiltrés en Syrie.

La montée en puissance militaire du groupe sur ce théâtre d’opérations depuis le printemps peut être chronologiquement vérifiée à travers la profusion de vidéos qu’il poste. De l’IED, on passe à l’embuscade et au siège de positions de l’armée ; des quelques militants masqués du début, on passe au déploiement de plusieurs dizaines de combattants sur des opérations complexes, coordonnées par talkies-walkies et téléphones satellites.

Depuis, bien d’autres étrangers ont rallié la région. Le 26 octobre à Binnish (une dizaine de kilomètres d’Idlib), Jabhat al-Nusra organise un meeting « populaire » pour fêter l’Aïd. A la tribune, ces deux combattants saoudiens, dont l’intervention filmée mise en ligne par Al-Nusra a été supprimée depuis. Lors de ce même rassemblement, un enfant chante des louanges à Ben Laden…

Autre lien, celui à avec  l’Etat islamique d’Irak (ISI), confédération jihadiste néo-al-qaediste, à l’autre bout du pays: la région de Deiz-Ezzour. Grâce à laquelle Al-Nusra (qui s’est signalé dès juin en médiatisant l’exécution sommaire de 13 « chiens ») a non seulement bénéficié de l’expérience au combat de cadres d’Al-Qaeda venus du pays voisin, mais en a surtout fait une carte de visite lui permettant d’attirer des déçus d’autres factions qui agissaient jusque-là sous l’appellation d’Armée syrienne libre. Le journaliste   a pu constater de visu cette attractivité à l’occasion d’un reportage pour le quotidien britannique The Guardian en juillet en passant quelque temps avec un bataillon commandé par un ancien officier ayant quitté l’ASL, Abu Khudr, et ses troupes, qui occupent plusieurs villages de la province et qui dit tout le bien qui pense de ses nouveaux alliés. Un autre responsable de l’ASL les décrit d’ailleurs comme de « très bons combattants », tout en étant effrayé par leur propension aux exécutions sommaires…

Aujourd’hui, avec ses quelques  centaines de combattants dans la province de Deir Ez-Ezzour, Al-Nosra serait l’un des groupes les plus actifs militairement, selon un militant de la ville, ancien commandant de deux brigades de l’ASL, Hadj Abou Bakr, joint par la journaliste Mona Mahmoud le 11 octobre. « Les 80 unités de l’ASL, dont 18 sont réellement actives, passent leur temps à publier des communiqués ou à stocker des munitions, les vrais combattants sur le terrain sont les islamistes […] les gens commencent à soutenir les organisations jihadistes, plus que l’ASL ». L’affirmation est peut-être exagérée (les sources vidéo récentes montrent démontrent l’activité d’autres groupes, dont Liwaa al-Umma – lire plus loin),  mais elle reflète l’inquiétude ambiante.

Le Front Nord : Al-Nusra dans la bataille d’Alep

Autre front militaire et médiatique pour Al-Nusra, la bataille pour le contrôle de la grande agglomération du Nord, débutée fin août par une offensive des rebelles. Là aussi, les combattants « lookés de Moujahid » sont sortis de l’ombre pour les premières lignes. Lors d’une rare rencontre avec un journaliste d’Al Sharq al-Awsat, leur commandant, Abou Ibrahim, qui disait fin août avoir plus de 300 hommes sous ses ordres, reconnaissait bénéficier « d’un certain soutien venu de l’extérieur » ; et s’il assurait ne pas avoir jusque-là recouru à des attentats-suicides, il n’en écartait pas la possibilité, ce qui sera chose faite le 3 octobre avec une double attaque, place Al-Jabari, en secteur gouvernemental, qui fait près de 50 morts.

Autre « fait d’armes », la revendication de l’exécution sommaire de soldats gouvernementaux après la prise de la caserne de Hanano, publiée sur Al Manara Al Baïda*, le canal médiatique du groupe.

L’activisme d’Al-Nusra et ses exactions n’ont pas l’air de perturber plus que cela les brigades Al-Tawhid, principale force combattante rebelle dans l’agglomération et son arrière-pays, qui court jusqu’à la frontière turque. Mais pourrait-il en être autrement ? Al-Tawhid renvoyant directement au concept d’unicité d’Allah, un b.a-b.a salafiste rabâché depuis la naissance de ce courant….
Pis, dans une interview accordée à Al-Jezira, leur commandant qualifie les combattants de l’organisation de « frères » et souhaite la bienvenue à tous ceux qui combattent le régime sur le terrain…

Base de Taftanaz, le 27 octobre. Acig.org

Cette collaboration entre Al-Nusra et les autres brigades de l’ASL ne se limite pas à la ville d’Alep : le 1er novembre, plusieurs unités de l’armée libre se sont alliées aux jihadistes d’Al-Nusra et d’Ahrar al-Sham pour attaquer la base aérienne de Taftanaz (dans le gouvernorat d’Idlib), une position gouvernementale stratégique puisqu’elle abrite les 253e et 255e escadrons, soit la quarantaine d’hélicoptères Mi-8 qui ravitaillent les garnisons assiégées du régime dans le nord du pays. Sa chute, conjuguée à une autoroute Damas-Alep devenue quasi impraticable pour les convois de l’armée syrienne, isolerait encore un peu plus les positions de cette dernière dans la région.  Cette opération montre encore à quel point les « Mujahidin », loin d’être isolés, participent à des combats décisifs. Ici : les préparatifs de l’assaut contre la compagnie de défense aérienne de Doueyla, tombée le 2 novembre.

Le 10 octobre, déjà, la compagnie de défense aérienne 606, au nord d’Alep, tombait entre les mains d’Al-Nusra, qui semble rechercher particulièrement des armes antiaériennes, Zu-23 (photo).

Ahrar al-Sham :

Difficile de rater  l’autre grand groupe « indépendant » dont la dynamique semble elle aussi ascendante et qui opère dans le nord du pays  : les Kataeb Ahrar al-Sham. A première vue la plus puissante faction jihadiste, leur profil semble – dans l’attente de plus amples précisions de leur part –  également plus « traditionnel », une sorte de salafisme et jihadisme national – ce qui, en soi, peut déjà être considéré comme une différence doctrinaire avec Al-Nusra, même si elles accueillent elles aussi des combattants étrangers . Autre spécificité curieuse, si l’on ose dire, ces brigades sont probablement  les premières à déployer sur le terrain les fameux missiles sol-air réclamés à cor et à cris par l’opposition… (un Strela. apparaît à 1’05 sur la vidéo qui suit), en plus de mortiers, véhicules blindés et chars récupérés lors de combats avec les forces gouvernementales. Les katibas d’Ahrar al-Sham ne seraient d’ailleurs pas complètement étrangères aux récents « déboires » de l’aviation du régime, de moins en moins souveraine à basse altitude (au moins 5 L39 abattus les trois dernières semaines d’octobre, selon un décompte sourcé de l’Air Combat Information Group) et qui recourt de plus en plus à des raids effectués à haute altitude.

Bien que ne communiquant pas officiellement sur le sujet, elles multiplient sur le terrain les opérations communes avec Al-Nusra, et font preuve, comme ces derniers, d’une farouche indépendance envers les autres structures politco-militaires – tels les conseils militaires régionaux – mises en place par les groupes armés et militants se réclamant de l’Armée syrienne libre. « Ils sont extrêmement professionnels et discrets, ils collaborent avec nous lors de combats contre les forces du régime, mais ils n’acceptent aucun ordre. Leurs armes […] sont meilleures que les nôtres », reconnaissait un rebelle d’Alep en août. Le groupe admet d’ailleurs des financements extérieurs et n’hésite pas à évoquer publiquement ses bienfaiteurs des pays du Golfe, dont des fonds koweitiens, par exemple, rassemblés par le cheikh Hajjaj : 400 000 dollars en mai ; 400 000 euros en juin pour le Front des révolutionnaires (voire plus bas)…

C’est à partir du printemps 2012 que les brigades commencent à réellement apparaître « publiquement »,  bien que leur activisme sur le terrain semble remonter aux quasi premières heures de la révolte, elles prétendent d’ailleurs être la première organisation à s’être armée dans le pays, « n’ayant jamais eu d’illusions par rapport aux manifestations et sit-in pacifiques face à un régime sectaire menant une guerre à la communauté des croyants »  – Il semblerait en tout cas qu’elles sont issues de premiers noyaux jihadistes s’organisant dès le début 2011, voire de cellules dormantes plus anciennes.  A l’inverse d’Al-Nusra qui, jusqu’à il y a peu, se contentait de communiquer via des forums jihadistes. les Ahrar al-Sham médiatisent à outrance leurs opérations via un site internet, un compte Twitter, etc. –

Les Ahrar al-Sham restent un brin sibyllins quant à leur projet politique, se bornant à affirmer leur volonté « d’établir un régime  islamique en Syrie » ; tout en prétendant vouloir « respecter les droits des minorités » –  On  ne peut qu’en douter. Car outre  une profusion de vidéos postées et repostées sur YouTube vantant ses opérations militaires, le groupe intervient et est surtout régulièrement cité  sur les forums jihadistes internationaux, dont « Hanein » (côtoyant les groupes radicaux les plus durs, dont Al-Nusra et les multiples franchises d’Al-Qaeda) , où il est  suivi attentivement et respecté par la communauté jihadiste), ou en celui de Jhuf, en urdou,  qui « donne » plus  habituellement dans le taliban.

Adoubées, les Ahrar al-Sham le sont aussi  par le Cheikh wahabite Adnan al-Aroor, un sunnite syrien né Hama et qui vit en Arabie Saoudite. Et auteur d’une profession takfiriste qui en dit long sur sa vision « pacifiée » d’un futur post-Bachar :  « Je jure par Allah que nous jetterons les cadavres des Alaouites qui se sont dressés contre nous aux chiens. » Une de plus. Sachant que Ahrar al-Sham dispose de trois katibas actives en pays alaouite ou à ses frontières (Noussour Al Sahel, Obada ibn al-Samet, Nassrat al-Madhloum dans la région de Lattaquié), où zones de peuplement alaouite et sunnite sont souvent à portée de kalashnikov…


Les Ahrar al-Sham se sont un moment positionnés comme unitaires, rejoignant un pôle regroupant les autres forces combattantes sur le terrain, matérialisé par l’annonce d’un  « Front des révolutionnaires de Syrie« , avec d’autres groupes jihadistes (Qawafil al Shuahada et Ansar al-Haq à Idlib, la brigade Salaheddine de Hama…), dont le rôle est d’unifier sous la même bannière opérationnelle et politique les forces combattant pour le renversement de Bachar al-Assad et l’établissement d’un Etat islamique. Une annonce faite en deux temps et deux lieux début juin ; sur le terrain, par un opérationnel, insistant sur la nécessité d’unifier les rangs de ceux qui « combattent au nom d’Allah » (première vidéo), et surtout à Istanbul, en marge d’une  réunion de concertation sur la situation en Syrie par les chefs de la diplomatie américaine, française, britannique et de plusieurs pays arabes, avec une conférence de presse du cheikh Talha Mulla Hussein en présence de plusieurs membres du bureau exécutif du Conseil national syrien, qui annonce la naissance du Front, « direction politique de la révolution armée contre les apostats du Levant », tout en assurant ne pas vouloir s’en prendre à « une communauté ou à une autre, la Syrie étant pour tous » ; prenant pour exemple l’arrivée du prophète Mahomet à Médine…

Le Conseil national syrien (CNS) s’est rapidement dissocié formellement du nouveau venu sur l’air, qui ne mange pas de pain,  du « bien sûr que nous sommes au courant » et en réaffirmant sa prééminence politique sur toute initiative dans le pays. Tout en se gardant bien de se positionner politiquement sur le fond. « Grâce » en soit donc rendue à l’un de ses membres, Frère musulman de son état, Mohamed Sarmini, pour avoir caractérisé la « chose »  : « Le principal objectif de ce Front est d’organiser un soutien militaire et financier aux islamistes combattant sur le terrain », ajoutant que le Front en question agirait en coordination avec le CNS et les forces de l’ASL. Une déclaration plutôt troublante alors que le CNS ne cesse de clamer son intention d’unifier la résistance armée dans le pays. Mais qui donne du crédit aux rumeurs persistantes qui font état de tensions grandissantes au sein des Frères musulmans syriens, la force majoritaire du CNS, entre d’un côté le groupe dit d’Alep, au pouvoir dans la confrérie jusqu’en 2010, et celui de Hama, qui en a depuis pris la direction. Les uns et les autres donnant l’impression de parier sur leur « cheval militaire » en prévision de la chute du régime. Lire à ce propos Divided They Stand, excellente étude sur l’opposition syrienne du journaliste Aron Lund pour la Fondation européenne d’études progressistes.

Toujours est-il qu’Ahrar al-Sham semble avoir mis en veilleuse à l’automne son Front, dont le site internet n’est d’ailleurs mis à jour que rarement. Et il semblerait qu’en guise de fronts unitaires, nombre de groupes aient été purement et simplement satellisés, intégrés, voire avalés par les brigades, ce qui, peut-être, a été in fine le but de la manoeuvre.

Issus d’une matrice nationale, leurs dirigeants sont très peu connus. A commencer par leur commandant, Abu Abadallah al-Hamaoui, qui ne s’exprime que par communiqué. Au 5 novembre 2012, Ahrar al-Sham revendiquait 58 katibas en activité à travers le territoire. Même si les réalités opérationnelles de ses unités sont très diverses (d’une vingtaine de combattants à 200 pour les plus puissantes), il n’est pas imprudent d’évaluer leur effectif total à, au moins, plusieurs milliers de membres, principalement actifs dans les régions de Homs, Idlib et Alep – mais, à noter, une seule unité « solitaire » dans la région de Deir-Ez-Zor, bastion d’Al-Nusra.  Une force militaire cela étant dit non négligeable dans l’avenir. L’assaut, le 2 novembre, contre la base aérienne de Taftanaz, tout comme les combats de Maarat al-Noaman, avec utilisation de roquettes, de mortiers et même des chars dont dispose aujourd’hui le groupe en est une illustration.

Dans les zones libérées, le groupe s’attelle aussi à un autre travail, sociétal, celui-là. Outre les cours de justice appliquant un droit plus ou moins inspiré de la charia qui se multiplient dans les régions contrôlées par les révolutionnaires – pas forcément jihadistes -, Ahrar al-Sham innove en investissant les champs de l’humanitaire, mais aussi de l’éducation avec l’ouverture de Madrassas pour enfants où elles professent leur bréviaire salafiste. Comme ici dans la région d’Idlib, où les cours spécialisés du groupe ont pour but de remettre dans « le droit chemin une génération sacrifiée »

La petite légion étrangère libyenne de Liwaa al-Umma

Mahdi al-Harati

Il faut retourner à Tripoli, capitale de la Libye, et à l’été 2011 pour remonter aux sources de la « division de la communauté des croyants » ou de la nation islamique. Voire même avant, du côté de Nalut, dans les montagnes de l’Ouest libyen. En ces temps-là, donc, les forces spéciales de Qatar entraînaient ce qui allait être la première  unité rebelle à entrer dans la capitale libyenne, alors toujours tenue par les forces de Kadhafi : la Brigade Tripoli. A sa tête, un télégénique citoyen irlandais d’origine libyenne, Mahdi al-Harati, jusque-là prof d’arabe à Dublin et dont le seul fait d’armes connu fut sa participation à la flottille pour Gaza en 2010.

Après la chute de la capitale libyenne, il est élu à son conseil militaire comme adjoint d’Abdelkrim Belhadj – un ancien chef du Groupe islamique combattant libyen – et sous les yeux doux (les caméras pour le coup) d’Al-Jezira.
Mais à l’automne, ils perdent de leur influence suite à la crise sécuritaire et les affrontements entre katibas de Thuwar à Tripoli. Il fait  le voyage en Syrie en octobre-novembre, en compagnie d’Abdelkrim Belhadj, toujours, officiellement en « mission universitaire » ; Liwaa al-Umma serait sa réponse à une demande pressente de combattants syriens : « Ils m’ont demandé si je pouvais les aider à s’entraîner et à s’organiser. J’ai accepté. » Mignon, mais un peu court.

C’est en juin que le groupe proclame « publiquement » sa naissance, en vidéo (ci-dessus) et par une proclamation de foi dans laquelle il déclare, outre  son attachement « au jihad sur le chemin de Dieu pour élever la parole d’Allah », à « défendre la Umma contre les agressions », sa promesse de « Coopérer avec tous pour l’établissement d’un pouvoir islamique juste élu par la communauté des croyants » ainsi que travailler à « sa renaissance » (Ennahda).

Un discours islamiste, mais assez vague, Harati déclarant d’ailleurs à qui veut l’entendre qu’il n’est pas un jihadiste, mais « un universitaire conscientisé combattant par solidarité avec ses frères ».
Mais comme souvent, avec les groupes islamistes armés, à force de vouloir ratisser large, on finit toujours par croiser un lièvre : celui-ci s’appelle Abdallah Azzam, Palestinien, compagnon de Ben Laden et grand théoricien du jihad global  devant l’Eternel (l’unité d’Al-Qaeda canal historique syrienne porte d’ailleurs son nom), dont Liwaa al-Umma a posté une vidéo pour agrémenter son appel (ci-dessous) aux jeunes musulmans à rejoindre « les terres du jihad « au pays d’Al-Sham ».

Entre-temps devenu « cheikh », Harati est à la tête d’une petite armée à l’effectif revendiqué – et exagéré semble-t-il  – de 6 000 hommes, essentiellement dans le gouvernorat d’Idlib, à « 90% Syriens », dit-il. L’encadrement restant libyen et arabe. Et, au vu des vidéos postées et des reportages consacrés au groupe (Al-Jezira toujours), il semble quand même disposer de moyens conséquents, aux regard des standards de la rébellion, qui tranchent avec l’image de bon samaritain venu faire, au départ , de l’humanitaire : mitrailleuses 14,7, mortiers… en sus des spécialistes en communication, logistique… Le tout mis en place en quelques mois.

Liwaa al-Umma commence à opérer au-delà de sa base d’origine d’Idlib, avec la création de « franchises ». Comme à Deir Ez-Zor, où son groupe local entretient des relations tendues avec le conseil militaire de la ville, si l’on en juge aux accusations mutuelles d‘ »abandon des premières lignes » et munitions livrées, ou pas, aux uns et aux autres. Petit aperçu des échanges sur place, un bon exemple de la confusion qui règne dans certaines régions syriennes :

– Liwaa al-Umma, le 27 octobre : « La ville souffre depuis quatre mois de toutes les injustices et oppressions possibles et imaginables, mais le conseil révolutionnaire de Deiz ez-Zor n’a pas apporté une balle ni soutenu financièrement la cité. Pas plus qu’il n’a soutenu les katibas qui tentent de forcer la route de la ville (la ligne ‘Al-Jazira) »

– Réponse d’un dirigeant la katiba Al-Hamza : « Avec tout le respect  que je vous dois, je vous ai personnellement livré au nom des conseils 13500 balles d’AKM, 2500 de PKS, 32 RPG, 400 obus de 14.7, 400 de Doushka, 12 500 balles de M16. Sachant en plus que nous, la division Jaafar al-Tayar, rattachée au conseil révolutionnaire, n’avons jamais quitté les premières lignes ; vous ne nous mentionnez jamais, et vous de nous avez jamais livré ne serait-ce qu’une balle récupérée sur le champ de bataille… » Ambiance.

Pour le reste, si le groupe assure bénéficier du soutien de financiers privés, en particulier du Koweït, qu’il remercie régulièrement sur sa page Facebook, on ne peut s’empêcher de regarder du côté, là encore, du Qatar. Question d’histoire et d’ADN de Liwaa al-Umma – Al-Harati traîne d’ailleurs et paradoxalement son histoire libyenne comme un boulet chez certains de ses détracteurs islamistes qui n’hésitent pas à l’étiqueter « agent de Doha », voire, suprême insulte… de la CIA.

Qu’à cela ne tienne, Liwaa al-Umma ne cache pas ses ambitions, y compris politiques : le groupe a l’intention de se doter d’une aile « civile »  dans la perspective de l’après-Assad.

Les « frères libyens » : petits coups de main et grandes ambitions, en somme. Du moins pour leurs protecteurs. Reste à voir comment ils parviendront à s’insérer dans les recompositions à venir au sein des groupes armés et politiques sur le terrain.

Les katibas islamistes de l’Armée syrienne libre

La division Souqour al-Sham

Actif sous le nom-parapluie de l’Armée syrienne libre, il ne semble pas que ce groupe obéisse pour autant à grand monde. Les « faucons » sont nés en septembre dans le jebel Zawiya, une région de moyenne montagne située au nord-ouest de l’autoroute Hama-Alep, et surtout l’une des premières enclaves libérées par la rébellion armée du fait des difficultés d’accès pour les unités mécanisées de l’armée – ce qui a permis au groupe de bénéficier assez rapidement d’une « safe zone ». Ils ont été fondés à Sarja par le cheikh Ahmed Aïssa al-Sheikh aka Abu Aïssa, dont le père est l’un des « disparus » de l’écrasement de la première insurrection islamistes au tournant des années 80. Suivront Daoud (44 ans) et Abbas (33 ans), ses deux frères, tués les 4 juin et 14 août 2011. Un destin familial tragique qui rend Abu Aïssa d’autant plus respecté comme chef de guerre. « Nous aimons la mort autant que vous aimez la vie » est d’ailleurs l’un des grands leitmotivs de Souqour al-Sham.

Aujourd’hui dans le top 5 des unités rebelles en termes d’effectifs : plus de 6 000 hommes revendiqués en activité dans le jebel Al-Zawiya, dans les régions  d’Idlib, de Rif Hama, Alep, Ariha, Khan Shakhyoun, Maraat al-Noaman, Ariha, Saraquib et Saramin… Soit un territoire stratégique couvrant les voies de communications entre Homs et Alep ainsi que les routes remontant vers la Turquie.

Le groupe qui, jusqu’ici, acceptait un peu du bout des lèvres le Conseil national syrien comme un représentant de la révolution, n’a jamais accepté de se placer sous son autorité, et encore moins sous celle de la faction de l’Armée syrienne libre représentée par le colonel Riad al-Assaad, longtemps cantonné en Turquie et rentré en octobre dans le pays. Il ne cache d’ailleurs pas son hostilité envers les Frères musulmans, quand bien même il ne le dise qu’en termes diplomatiques et entre les lignes : dans une interview accordée au site du groupe, Abu Aïssa exprime ainsi ses réserves envers « les actions menées par certains membres du CNS. Dont les décisions ne [l’]engagent pas. C’est nous qui sommes sur le terrain et sommes donc les mieux placés pour appréhender le contexte que nous vivons ». Circulez…

Islamiste dans sa propagande générale (Abu Aïssa est pour un Etat islmique) la rhétorique employée et le look de ses combattants – Souqour al-Sham est également visiblement assez lié à la Commission islamique du Levant (à laquelle renvoie son site web), une ONG salafiste disposant de solides relais en Jordanie et ans le Golfe,  le groupe emprunte les « chemins jihadistes »  dans certains de ses modes d’action. C’est l’un des rares (avec Jabhat al-Nusra) à recourir aux attentats-suicides, qu’il n’hésite pas à mettre en scène et à filmer (comme ici à Idlib) :

Kataeb al-Farouq

Début novembre 2011, dans le quartier de Bab Amr, à Homs, apparaissent au grand jours des hommes qui, pendant plusieurs mois, vont devenir les visages de la résistance armée au régime, jusqu’à personnifier l’Armée syrienne libre. Dirigée par un jeune lieutenant, Abdelrezzak Tlass, déserteur de l’armée et neveu de l’ancien et inamovible ministre de la Défense de Hafez al-Assad, la katiba al-Farouq va résister jusqu’en février aux assauts des forces loyalistes contre ce quartier de la ville, qui en feront le symbole du martyr des zones civiles syriennes. La brigade Al-Farouq devenant, à cette époque, l’unité la plus médiatisée de la résistance armée.

Mais l’histoire, même tragique,  était peut-être un peu trop belle, car sitôt Bab Amr tombé, des langues d’autres commandants de l’ASL ont commencé à se délier, certaines dénonçant notamment la propension qu’avait eu le bataillon Al-Farouq à faire cavalier seul, son usage systématique de la violence à l’égard de ses adversaires ou concurrents politiques et à son refus de se coordonner avec les autres forces rebelles de Homs, à commencer par les 24 brigades unifiées de son conseil militaire.  Ainsi, dans un échange de mails entre un responsable rebelle de la ville et le président du CNS de l’époque, Borhane Ghalioun, révélé dans le cadre des  » SNC leaks » par le quotidien libanais Al-Akhbar, le premier fait le compte rendu au second d’une réunion des commandants militaires de l’insurrection à Homs. Ces derniers, dans un document  en 9 points, vont jusqu’à accuser la brigade Al-Farouq du meurtre de combattants d’une autre unité rebelle à Bab Sbaa. Un exemple parmi d’autres dans un réquisitoire qui accuse le groupe d’Abdelrezzak Tlas, qualifié de corps étranger à la ville aux financements « extérieurs »

تقرير عن اجتماع مع كل من الحاج خضر الحلواني (قائد كتيبة أحفاد الوليد، حمص القديمة والحميدية وبستان الديوان) وأبو قيس (بابا عمرو) وعدد من قادة المجموعات في حمص.
إن الوضع الحالي في مدينة حمص شديد الحساسية، فثمة ضغط هائل من قبل النظام وجيشه وشبيحته كما يعلم الجميع، والصفصافة اليوم هي الجبهة الأولى، وهي رهان الشباب هناك، يتركز دعم الجميع عليها في حالة من التنسيق الممتاز بينهم، لا ينفصل عنهم في هذا التنسيق إلا كتيبة الفاروق، وخاصة الخالدية.
الضغط الحالي الشديد، إضافة إلى الموقف النقدي لسلوكيات كتيبة الفاروق، جعلا عدداً كبيراً (24) من الكتائب الحرة في المدينة تعمل معاً، وهي فرصة جديدة للمساهمة في توحيد جهودهم وربطهم بالمجلس بصيغة أو بأخرى. اجتمع قادة الكتائب المشار إليها مراراً خلال الأيام الماضية، وتوصلوا في ما بينهم الى ورقة من تسع نقاط ينتقدون فيها آلية عمل كتيبة الفاروق وسلوكياتها؛ من النقاط تفرّد الفاروق بالقرار في مناطقها، وعملها على إخضاع من هم خارج إمرتها لها بالعنف، وممارسة ما سمّوه «سياسة العصا الغليظة» في التعامل مع الإخوة من المسلحين الآخرين، إضافة إلى اتهامهم للفاروق بالعنف غير المبرّر تجاه الخصم وتجاه المجموعات الأخرى، من خلال رفع الغطاء عمّن لا ينضوي في إطار الفاروق من مجموعات، برغم الكلفة البشرية العالية لذلك (5 شهداء في باب السباع في «قرصة أذن» من الفاروق لمسلحي الحي مثلاً).

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La cohabitation entre les Al-Farouq – qui se sont depuis développés dans le Nord (faruq al-shamal) et les autres forces – dont des groupes nationalistes – n’a pas l’air d’être plus fraternelle ailleurs, notamment dans la région de Raqqa, où ils ont provoqué l’ire des autres groupes en prenant le contrôle (avec Ahrar al-Sham) du poste frontières de Bab al-Hawa. Et certains, activistes civils comme militaires,  disaient début octobre à un reporter du Time tout le mal qu’ils avaient l’air de penser de leurs nouveaux voisins au look salafiste, venus « d’ailleurs ».

Quand à Abdelrazzaq Tlass, il a écarté vers fin septembre-début octobre, après une improbable histoire d’adultère par téléphone (….) qui en dit long sur le conservatisme ambiant chez les Al-Farouq.  Il a depuis créé son propre groupe armé (encore un) : le Ier corps.

Car le bataillon Al-Farouq, devenu brigades, est également symptomatique du glissement progressif, visuel et rhétorique, d’un mouvement armé débuté par des transfuges de l’armée alliés à des civils qui maniaient au départ un phrasé militaire, non-religieux et nationaliste à un groupe à l’apparence et au vocabulaire désormais islamiste. Même si, dès le départ, à l’image d’une majorité de groupes armés syriens, il a choisi une signature aux référents exclusivement sunnites.

Aujourd’hui, les barbes ont poussé, certains combattants se disent salafistes et expriment leur dépit à l’égard de l’Occident, le logo du groupe, un drapeau révolutionnaire syrien, et le liseré « Armée syrienne libre », se sont  vu adjoindre des épées croisées sur fond noir… rappelant les logotypes jihadistes. Même s’ils ont – lire plus bas – toujours entretenu de bonnes relations avec le Conseil national syrien, contrairement à nombre de groupes qui n’ont cessé de la brocarder.

Fortes aujourd’hui de plusieurs milliers d’hommes – certains avancent le chiffre de 10 000 – les brigades Al-Farouq, ont réagi fraîchement à la  naissance de la Coalition nationale syrienne à l’initiative de « la France et des Etats-Unis » « Pourquoi ses deux puissances n’ont-elles pas reconnu le Conseil national quand celui-ci reflétait les aspirations des forces révolutionnaires, alors même qu’elles avaient encouragé sa création ? » Font-elles mine de s’interroger. « Qu’ont fait ces deux puissances pour aider réellement la révolution syrienne ? »

La suite vaut avertissement : « Ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne doit pas être un combat d’influence entre puissances étrangères, régionales et arabes visant à dominer notre pays, c’est le combat engagé par  les Nouveaux Syriens, porteurs du message « La mort plutôt que la soumission » contre toutes ces parties réunies. »

Le groupe semble décidé à monnayer chèrement ses acquis sur le terrain. Il ne sera pas le seul.

 Post-scriptum : Liwaa al-Fourqane, sur le baril de poudre du Golan

Ce relatif nouvel arrivant dans la galaxie des groupes armés ne mériterait sans doute pas que l’on s’attarde plus que cela sur son cas si ce n’était la zone très sensible où il opère : le Golan, où les obus de mortier ont tendance à se perdre au-delà de la ligne de démarcation entre la Syrie et Israël et où les incidents entre les Israéliens et  « éléments armés » commencent et pourraient se multiplier.

Liwaa al-Fourqane, qui mène des opérations sur une zone qui s’étend de Damas à Quneitra, n’est pas très bavard et n’est pas, à l’heure qu’il est, un adepte de la plume – aucune profession de foi programmatique n’a été rendue publique pour l’instant. Difficile, donc, de le cerner. A part via la profusion de vidéos rendant hommage à ses opérations militaires – de la simple escarmouche à l’assaut d’un poste de l’armée en passant par » la collecte de prisonniers » du régime, ce qu’il semble affectionner particulièrement. Reste que beaucoup dans l’attitude générale de ses membres et la rhétorique employée n’invite  pas – mais on peut se tromper – à lui décerner la palme de la modération.

Au niveau organisationnel, Liwaa al-Fourqane s’inscrit dans la coordination armée d’Ansar Al-Islam (les partisans de l’islam), chargée de coordonner les opération rebelles dans la capitale sur le même modèle que les brigades Al-Tawhid à Alep. Et, exercice obligé ? Il dit s’appuyer sur des « financiers » venus du Koweït qu’il ne manque pas de remercier chaleureusement (vidéo). A suivre.

Post-scriptum 2 : A Alep, l’union vers un Etat islamique (18/11/2012)

Les principaux groupes jihadistes n’ont pas tardé à réagir, du moins à Alep et de concert, à la naissance de la Coalition nationale syrienne, reconnue comme seul « représentant légitime du peuple syrien » par la France, l’Italie, le Royaume-Uni, la Turquie et les monarchies du Golfe. Le 18 novembre, dans un communiqué commun, les unités d’Alep de Jabhat al-Nusra, Ahrar al-Sham – démenties mollement par leur site national -, et Liwaa al-Tawhid (le principal groupe combattant dans l’agglomération) ont annoncé leur rejet de la nouvelle structure de l’opposition syrienne et de tout  « projet étranger qui nous serait imposée par quelque parties que ce soit » ainsi que leur accord pour « l’établissement d’un Etat islamique juste ».

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Posted in: islamisme, Jihad, Syrie