El Gusto, à déguster

Posted on janvier 10, 2012

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Paru dans Libération du 8/01/2012

Par FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ, MADJID ZERROUKY

World . Deux concerts parisiens, un CD et un film célèbrent les retrouvailles des artistes musulmans et juifs qui ont fait les grandes heures du chaabi algérois.

Rendez-vous au Sentier : dans ce quartier parisien de confection juive où leur musique résonne tous les jours, les rois du chaabi algérois vont écrire, ce soir et demain sur la scène du Grand Rex, un nouveau chapitre de l’aventure El Gusto, lancée en 2003 et portée par l’opiniâtreté d’une femme, Safinez Bousbia, qui s’est mis en tête de faire découvrir au monde une musique menacée d’extinction (lire ci-contre). Après un disque et une première tournée en 2007, c’est l’heure d’El Gusto.2, impressionnant tir groupé avec, outre les deux concerts parisiens, un CD paru voici une semaine et un passionnant documentaire qui sort mercredi.

Dans les tréfonds du Grand Rex, la salle de danse est devenue ces derniers jours local de répétition. Le groupe attaque Alger Algeria, du crooner pied-noir Luc Cherki, qui se souvient des «verres de thé aux senteurs de jasmin». Vingt-cinq musiciens sont sous les ordres de Sodi, le producteur français qui suit le projet depuis le début. La plupart viennent d’Alger, les autres, issus de la communauté juive, vivent en France, comme le pianiste Maurice el-Medioni dont l’arrivée, en provenance de Marseille, interrompt le travail : embrassades, accolades…

Dans la section des violons, joués à l’orientale, debout sur la cuisse, un visage un peu plus connu que les autres, pour le public français du moins : qui savait que Robert Castel, l’amuseur pataouète, maniait l’archet ? Sa présence est pourtant plus que légitime : il est le fils d’un des fondateurs du chaabi, Lili Labassi, qui jeta dans les années 20 les bases de ce cocktail de musiques berbère, religieuse et andalouse, autour duquel se réuniront, à Alger, jeunes juifs et musulmans. «J’ai débuté dans l’orchestre de mon père, raconte Castel, je jouais du tar [tambourin, ndlr] et de la guitare. En 1990, vingt ans après sa mort, j’ai sorti son violon de l’étui et pleuré. Je me suis mis à l’instrument à 57 ans, par fidélité pour mon père.»

Envoûtement. Avec Lili Labassi, l’autre grand nom du chaabi est Mohamed el Anka, chanteur et joueur de mandole, un instrument qu’il avait lui-même conçu, hybride du oud et de la mandoline. «El Anka a structuré le chaabi et l’a enrichi musicalement en y ajoutant la derbouka ou le banjo, explique Abdelkader Chercham, son ancien élève au conservatoire d’Alger. Chercham lance un nouveau morceau, El Haraz, une histoire d’envoûtement, après avoir précisé : «Mode zidane en mi». Sodi, tee-shirt et barbe de trois jours, règne avec bienveillance sur ce qu’il appelle «un bordel agréable». Les musiciens jouent sans partition et «ils s’en passent très bien», explique l’un des producteurs français les plus demandés, après son travail avec Fela, Rachid Taha ou la Mano Negra. «Ils connaissent un répertoire énorme grâce aux mariages, leurs oreilles sont des magnétophones. Dès qu’un musicien attaque un thème, tous embrayent.»

Le plus truculent des membres de la joyeuse troupe est sans conteste l’accordéoniste Mohamed el-Ferkioui, le miroitier de la casbah à l’origine de l’histoire. «El Gusto» est d’ailleurs une de ses expressions : «Je l’ai toujours employée, je ne savais pas que c’était un mot espagnol. Le gusto pour moi, c’est la passion, l’amour du travail bien fait.» Impeccable en costume-cravate, toqué d’un bonnet siglé Nike qui le transforme en commandant Gusto, Mohamed el-Ferkioui, 72 ans, se dit, dans un savoureux français teinté d’arabe, «deux fois artiste : par la musique et par mon travail». Et il extrait de son portefeuille des photos de magnifiques coffres de bois qu’il décore au pinceau, «à main levée», de rosaces belles comme des mandalas bouddhistes.

Juste après l’indépendance, Ferkioui sillonnait le pays. «On louait des Peugeot 403 place du Gouvernement[aujourd’hui place des Martyrs, ndlr],et on allait partout : est, ouest, Sahara… Je ne compte plus le nombre de fois où les roues se sont ensablées…» se rappelle-t-il. El Gusto lui a permis de renouer de vieilles amitiés : «Je n’avais pas vu Robert Castel depuis cinquante ans. Tout comme Maurice el Medioni, Luc Cherki», dit-il en parlant des enfants du petit peuple juif d’Alger, installé autour de Djamaa Lihoud («la mosquée des juifs» – la grande synagogue).

Exil. «Musulmans et juifs jouaient ensemble, se rappelle l’accordéoniste. On était voisins, ils habitaient avec nous.» La guerre va interrompre brutalement cette convivialité. A partir de 1961, plus de 100 000 juifs d’Algérie prennent le chemin de l’exil. «On n’a jamais pensé qu’ils partiraient. S’il n’y avait pas eu l’OAS, ils seraient restés. Ils n’avaient rien fait», conclut Ferkioui. Aujourd’hui, il veut croire à une renaissance du chaabi après les années sombres de «cette merde de terrorisme». Lui a perdu un fils, policier, dans un attentat en 1994. Il salue le travail de Safinez Bousbia («Je la considère comme ma fille») mais aussi celui du gouvernement. «Grâce à Bouteflika et Khalida Toumi [ministre de la Culture, ndlr], il y a des fêtes un peu partout. La relève va arriver. Les artistes ont recommencé à travailler.» Et son avenir à lui ? «Je sais que je mourrai un jour, mais avant, je veux apporter du plaisir. C’est mon gusto», lance le vieil artisan en éclatant de rire.

Lire aussi interview de Safinez Bousbia et critique du documentaire

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Posted in: Algérie, Culture