Printemps variable sur Al-Jezira

Posted on novembre 24, 2011

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Paru dans Libération du 22 novembre

« Je suis place Tahrir et, tout à coup, je vois un manifestant s’effondrer… » Hier matin, alors que Le Caire était en feu, Al-Jezira arabe ravivait la flamme du passé avec un interminable retour sur la révolution de février. Curieuse séquence nostalgie alors que pour suivre les derniers événements en direct, les Egyptiens étaient priés de zapper sur Al-Jezira English qui retransmettait depuis la place Tahrir. A Doha en revanche, c’est sûr : l’heure est plus aux célébrations qu’aux deuils. On souffle les 15 bougies de la chaîne qatarie. « En cette occasion, nous célébrons le printemps arabe, car notre couverture a contribué à consolider chez le citoyen arabe sa prise de conscience », déclarait le 2 novembre Moustapha Sawaq, le patron de la rédaction. La télé peut effectivement prétendre avoir mis sa patte à l’ouvrage. Jusqu’ici, du moins, car des soupçons de partialité viennent un peu ternir la fête.

Tout commence en novembre 1996 au Qatar, le cheikh Hamad ibn Khalifa al-Thani, qui vient de débarquer son père, rêve de faire de sa modeste contrée un petit émirat grand comme le monde. A première vue, ce n’est pas gagné. Doha est un nain géopolitique niché à quelques encablures d’un ombrageux voisin : l’Arabie Saoudite, qui considère les autres pétromonarchies comme son arrière-cour. Pour exister, il faut faire du bruit. La naissance d’Al-Jezira procède de la volonté de contrer son envahissant grand frère sur le terrain médiatique.

Et ça démarre très fort, car l’équipe mise en place par les Qataris va tout renverser : une rédaction plurinationale, une langue arabe compréhensible de l’Atlantique à la mer d’Oman, et une ouverture d’esprit radicale : au concept d’objectivité, Al-Jezira oppose celui de raaye, « opinion ». Rejetant toute neutralité. Ce que résume l’ancien rédacteur en chef Sallah Naggem dans un entretien accordé à la journaliste Claire Talon (1) : « Le journaliste arabe doit discuter les informations, provoquer le débat, la controverse […]. L’objectivité, elle, n’existe pas. L’homme est subjectif sans le vouloir. » La profession de foi de la chaîne, « l’opinion et son contraire », revient alors à convier des francs-maçons au balcon de Saint-Pierre de Rome. Islamistes (beaucoup) et libéraux s’affrontent pour le plus grand bonheur des téléspectateurs et à la grande fureur de leurs dirigeants. C’est ainsi qu’Al-Jezira devient naturellement la télé des oppositions arabes.

L’Irak et l’Afghanistan font ensuite sa légende. En mettant des images sur les victimes et en donnant la parole à l’« ennemi », quitte à en faire un peu trop avec un certain Ben Laden, elle va priver l’Oncle Sam de sa capacité à imposer sa lecture des événements au reste du monde. Les dessous de cette victoire sont à ranger dans le tiroir des grands mystères de l’Orient, car même si les Américains ont bombardé ses locaux à Kaboul et à Bagdad, ils n’ont pas su — ou voulu — lui couper le sifflet.

Arrivent les révoltes arabes avec un moment de grâce, la place Tahrir, où Al-Jezira va mettre le régime égyptien sous vidéosurveillance et protéger de fait les manifestants. « On n’a pas fait la révolution égyptienne, mais elle n’aurait pas eu lieu sans nous », résume-t-on, pas peu fiers, en interne.

Mais les lumières cairotes ne masquent pas une grosse coupure de courant du côté de Doha : Bahreïn, qui vit le soulèvement de la majorité chiite étouffé sous les bottes de l’armée saoudienne venue à la rescousse de la monarchie sunnite. Si Al-Jezira English suit la révolte, la chaîne arabe préfère regarder ailleurs. Cette fois, l’air insurrectionnel est venu siffler dangereusement aux oreilles des pétromonarchies. « La couverture des événements pose la question de notre objectivité réelle. […] Pourquoi sommes-nous si timides ? » s’interrogeait l’hebdo qatari la Péninsule, début mars. L’ordre de se la boucler, peut-être ? D’autant que Riyad et Doha, rabibochés, ont réglé un vieux litige frontalier en 2008, date à laquelle, au passage, l’opposition saoudienne disparaît des plateaux d’Al-Jezira… En interne, on tousse fort ; Ghassan ben Jeddou, une star maison, claque la porte pendant que Youssef Al-Qardaoui, figure de l’islam sunnite et prédicateur vedette de la chaîne, où il anime une émission religieuse (la Charia et la vie), met un terme au débat, comme on claque une fatwa : « On nous reproche de ne pas parler de Bahreïn ? Mais ce qui s’y passe est une révolution sectaire, des chiites attaquent des sunnites ! » Circulez… Les chemins de Sanaa, après une certaine hésitation (« Où est Al-Jezira ? » se demandaient les Yéménites au début), et de Damas seront plus faciles à trouver. Diplomatie offensive du Qatar aidant.

La rébellion contre Kadhafi vient faire oublier ces passages à vide, non sans bizarreries. Car les temps troublés sont propices aux coups de foudre, dont celui entre la chaîne et Abdelhakim Belhadj. Nombre de rebelles apprendront son intronisation comme gouverneur militaire de Tripoli en regardant la télé. L’heureux élu, taiseux sauf quand il s’agit d’accorder une interview à Al-Jezira, a un CV d’ancien jihadiste plutôt lourd, mais il a la chance d’être chaperonné par un homme dont on n’a pas fini d’entendre parler : Ali Sallabi (Libération du 17 novembre), chef de file des islamistes libyens et figure clé de l’armement des insurgés depuis son exil… au Qatar. Où il est intime d’Al-Qardaoui ; le monde est petit.

L’euphorie de Tripoli à peine retombée, patatras ! Le 20 septembre, le Palestinien Wadah Khanfar, directeur général de la chaîne depuis huit ans, un mythe, démissionne. Prétexte officieux : une révélation de WikiLeaks. Khanfar aurait caviardé le site de la chaîne en 2005 après une rencontre avec des diplomates américains. On a vu pire. Surtout quand on sait par les mêmes câbles que Washington considère la chaîne comme le bras armé des ambitions qataries. À chaque opinion son contraire, dit-on à Al-Jezira, et celle de Khanfar, dans ses adieux, a valeur d’avertissement : « Contrairement à ce que veulent nous faire croire les élites au pouvoir, le public arabe n’est pas composé de démagogues crédules ou de dévots irréfléchis. Il est intelligent, astucieux, et dispose d’un niveau d’empathie dont nos dirigeants manquent. Cette audience ne nous pardonnerait pas de nous écarter de la mission qui nous a fait vivre pendant quinze ans. »

(1) Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie
PUF-Proche-Orient, 286 pp., 20 euros.

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