A Lattaquié : «Les partisans d’Al-Assad vont s’acharner sur nous»

Posted on mars 29, 2011

0


Paru dans Libération

Par Madjid Zerrouky

En Syrie, les révoltes ont été réprimées dans le sang ce week-end. Au moins sept personnes ont été tuées dans les violences, attisées par les tensions religieuses.

L’invitation à la vigilance s’est muée, au fil des heures, en un appel de détresse. Relayé de coups de fil en SMS, puis par mails à partir de samedi après-midi par les jeunes de Lattaquié : «Attention aux voitures. Une Ford rouge, deux Suzuki.» Les plus précis donnent même les numéros des plaques d’immatriculation. Elles se sont réparti les rôles : à la première voiture la charge d’ouvrir le feu, aux suiveuses celle d’appeler à l’aide puis à la vengeance : «Ils nous ont attaqués.» Qui ? «Les alaouites», ou «les sunnites». Et vice versa selon les endroits ciblés : Salibiya, le quartier du centre de Lattaquié peuplé surtout de sunnites, ou Damasrakh, dans la périphérie à majorité alaouite.

Alors qu’à la télévision la porte-parole de Bachar al-Assad, Boussaina Chaabane, assurait une nouvelle fois hier que la Syrie n’a jamais été aussi calme, la grande ville portuaire du nord-ouest était en proie au chaos. Beaucoup se demandent si, à Lattaquié, le régime n’a pas délibérément agité le spectre de la division communautaire. Dans le pays cohabitent une majorité de musulmans sunnites, des alaouites – secte issue du chiisme dont descend la famille Assad comme une bonne partie de la hiérarchie militaire -, des kurdes, des druzes, des chrétiens. Pour les Syriens traumatisés par l’exemple du voisin irakien, l’éclatement de la mosaïque ethnique et confessionnelle du pays est un cauchemar.

Pillages. A Lattaquié, samedi matin, au lendemain d’un vendredi de mobilisation violemment réprimée (au moins 4 morts), plusieurs centaines de personnes commencent à défiler vers 11 heures rue Al-Qutli aux cris de «liberté» et, déjà, un slogan prémonitoire : «Le peuple syrien est indivisible.» Vers 13 heures, la ville rebascule dans la violence. Selon un témoin joint par téléphone, «200 partisans d’Al-Assad armés ont attaqué les manifestants place Sheikhdaher, dans le centre-ville, et les forces de sécurité les protégeaient. Elles sont arrivées à bord de minibus immatriculés au nom de la direction de l’agriculture. Comme hier [vendredi], elles ont commencé à jeter des pierres, puis ont ouvert le feu.» Au même moment, une fusillade éclate place Ougharit. Des francs-tireurs sont de la partie, visant manifestants et… forces de l’ordre, selon Orouane Saeed, un deuxième témoin. Mais c’est dans le quartier de Salibiya que, très vite, les violences se concentrent : rafales d’armes automatiques, pillages ; miliciens et forces de l’ordre multipliant provocations et insultes à connotation religieuse.

Dans la soirée, Khaled Kamal, l’imam de la mosquée Al-Rahman, appelait à l’aide en direct sur Al-Jezira : «D’où viennent ces snipers à votre avis ? S’il vous plaît, c’est un bain de sang… Des sympathisants du soulèvement nous appellent des villages environnants [alaouites, ndlr] et nous disent que, là-bas, des gens vont descendre ce soir en ville et brûler Salibiya. Nous n’avons pas de problème communautaire à Lattaquié : ce sont ces sauvages armés qui veulent le créer.»

Les gens du quartier n’ont guère de doute sur l’identité de ces fauteurs de troubles. «La milice des Chalich [une grande famille alaouite de la région, dont sont issus nombre d’officiers de l’armée, ndlr], des proches du Président», estime Ayman, un activiste local. «Ils considèrent que c’est leur ville, Hafez et Bachar al-Assad sont originaires du village de Qardaha [près de Lattaquié]. Ils ne vont pas nous pardonner et vont s’acharner sur nous, poursuit-il. Ce soir, la cité est en état de siège. Nous en sommes à sept morts. Et, avec ce qui s’est passé à Deraa – des blessés raflés dans des dispensaires puis tués -, les habitants essayent de mettre à l’abri et de soigner sur place, chez des gens ou dans les immeubles, ceux qui ont été touchés.» Dans les vidéos de Lattaquié mises en ligne ce week-end, on voit des manifestants blessés après une fusillade, frappés à terre avant d’être traînés sans ménagement vers des véhicules.

Blocus. Le gouvernement syrien, hier, alternait menaces et concessions. Alors que Bachar al-Assad devrait «très bientôt» s’adresser à la nation, sa conseillère Boussaina Chaabane déclarait à l’AFP que l’état d’urgence, en vigueur depuis quarante-huit ans, était sur le point d’être levé. «La décision de l’abroger a déjà été prise, mais je ne sais pas encore quand elle sera mise en application», a-t-elle affirmé, assurant que «toutes les personnes arrêtées en vertu de cette loi seraient libérées». Le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, Rami Abdelrahmane, estime que 2 000 personnes seraient concernées. Les autorités ont aussi libéré dans la matinée 16 Syriens arrêtés à Deraa, dont l’avocate et militante Diana Jawabra, partie prenante des toutes premières protestations dans la ville, la semaine dernière.

Près de là, à Sanamein, des milliers de personnes ont assisté dans une ambiance tendue aux funérailles de 20 manifestants tués vendredi en tentant de briser le blocus de Deraa. Sans présence visible de forces de l’ordre. Mais à Lattaquié, où l’armée occupe depuis hier matin les principaux carrefours, des tirs retentissaient encore dans le quartier de Salibiya. Des groupes d’habitants continuaient de dresser et tenir des barricades aux intersections des rues. Dans les églises, des fidèles interpellaient les prêtres pour que les messes soient dédiées aux manifestants «morts pour la Syrie».

Publicités
Posted in: Syrie